EN MODE ÉDUCONS
Buskin dresse un premier bilan de l’allègement de la langue chez les jeunes Crestignaciens à partir de trois phrases mêlant parler jeune, registres soutenus et vocabulaire du Dico.
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Buskin face à la jeunesse dresse un premier bilan
Après plusieurs semaines d’observation de la jeunesse crestignacienne, Monsieur Buskin, ministre de l’Éducation, a présenté à la DdC les premiers résultats de sa politique d’accompagnement de l’allègement de la langue. Les conclusions sont encourageantes: les élèves parlent toujours.
Monsieur Buskin avait apporté trois phrases.
Elles avaient été recueillies auprès de jeunes Crestignaciens dans le cadre d’une étude destinée à mesurer l’évolution spontanée de la langue.
Le ministre tenait d’abord à rassurer.
« Nous n’assistons pas à un appauvrissement de la langue. Nous assistons à son allègement.»
La formule n’était pas nouvelle.
Mais les premières observations montrent désormais que cet allègement ne concerne plus seulement le vocabulaire.
Il touche également la syntaxe, les temps, les intensités et, dans certains cas, la nécessité même d’établir un rapport identifiable entre les mots.
Premier cas observé
« Du coup il morderinouilla sa mère alors que je fus en mode HS.»
Monsieur Buskin procéda à l’analyse.
Du coup: assure la liaison avec ce qui précède, que ce qui précède ait ou non un rapport avec ce qui suit.
Il: sujet. Son maintien constitue, selon le ministère, un élément rassurant.
Morderinouilla: passé simple du verbe crestignacien morderinouiller, signifiant rire franchement, être saisi d’un accès de gaieté ou d’un amusement irrésistible.
Sa mère: marqueur d’intensité. La mère n’intervient pas personnellement dans l’action.
Alors que: vestige syntaxique permettant encore de relier deux propositions.
Je fus: recours spontané à un temps soutenu dont la présence fut saluée par Monsieur Buskin, bien que son usage demeure sujet à observation.
En mode: dispositif permettant d’introduire un état, une attitude, une situation ou à peu près n’importe quoi.
HS: hors service. Deux mots ont ainsi pu être ramenés à deux lettres.
La traduction proposée par les services du ministère fut la suivante:
« Il éclata alors de rire tandis que j’étais complètement épuisé.»
Monsieur Buskin observa néanmoins que la traduction nécessitait davantage de mots que l’original.
« Nous avons donc objectivement affaire à un gain de rendement linguistique.»
Deuxième cas observé
La seconde phrase suscita davantage d’intérêt.
« Je fus arrivé sans encombre en kiffouillant sa race la Bentley de mon daron, du coup j’ai acoustardé à kissouiarder ma darone.»
L’analyse demanda plusieurs minutes.
Je fus arrivé: construction temporelle ambitieuse témoignant d’une volonté manifeste de conjuguer.
Sans encombre: expression française ancienne, conservée dans son état d’origine.
En kiffouillant: emploi du verbe crestignacien kiffouiller, forme enrichie de kiffer exprimant un enthousiasme particulièrement marqué.
Sa race: marqueur d’intensité. Comme précédemment pour la mère, aucune étude généalogique n’est nécessaire à la compréhension.
La Bentley: automobile. Le ministère note que certaines marques semblent mieux résister à l’allègement lexical que les verbes.
Mon daron: père.
Du coup: rétablissement immédiat de la continuité du raisonnement.
J’ai acoustardé: emploi du verbe crestignacien acoustarder: remettre à plus tard une visite, une rencontre ou un plaisir attendu, au risque d’en diminuer la saveur.
À kissouiarder: du verbe crestignacien kissouiarder, exprimant une affection sincère et chaleureuse dépassant le simple kiss.
Ma darone: mère.
Monsieur Buskin s’attarda sur les deux derniers éléments.
Le jeune Crestignacien avait choisi de remettre à plus tard une manifestation d’affection envers sa mère.
L’allègement de la langue ne semblait donc pas entraîner celui des sentiments.
« L’élève dit moins de choses, Madame. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il en ressent moins.»
Après examen, la traduction retenue fut:
« J’étais arrivé sans encombre, particulièrement heureux de la Bentley de mon père; j’ai donc remis à plus tard le plaisir de témoigner chaleureusement mon affection à ma mère.»
Monsieur Buskin fit remarquer que l’élève avait utilisé dans une seule phrase un registre soutenu, un anglicisme, deux termes familiers, plusieurs formes crestignaciennes et une Bentley.
« Il serait pédagogiquement imprudent de perturber un équilibre aussi complexe.»
Troisième cas observé
La dernière phrase fut considérée comme la plus aboutie.
« Vous chapitournellez de ouf, du coup je kiffouille moyen votre compagnie. Wesh.»
Vous: maintien remarquable du vouvoiement.
Chapitournellez: du verbe crestignacien chapitourneller: avancer dans une histoire, une conversation ou une situation en repassant régulièrement par là où l’on était déjà passé.
De ouf: intensification forte permettant d’éviter considérablement, excessivement, énormément ou plusieurs autres adverbes inutilement différents.
Du coup: articulation désormais suffisamment connue pour ne plus nécessiter d’explication.
Je kiffouille: appréciation particulièrement enthousiaste.
Moyen: neutralisation immédiate de l’enthousiasme précédent.
Votre compagnie: retour inattendu au registre soutenu.
Wesh: conclusion.
La traduction officielle donne:
« Vous tournez considérablement autour du sujet; par conséquent, j’apprécie assez modérément votre compagnie.»
Monsieur Buskin fit toutefois remarquer que la traduction perdait une information essentielle.
Elle ne disait plus wesh.
Accompagner plutôt que corriger
Pour le ministre, ces trois exemples confirment l’évolution déjà observée dans les établissements.
La jeunesse crestignacienne ne renonce pas à la langue.
Elle procède à son tri.
Certains mots disparaissent.
D’autres sont raccourcis.
D’autres encore sont intensifiés par leur mère, leur race ou leur ouf.
Le crestignacien vient naturellement occuper les espaces ainsi libérés.
« Pendant longtemps, l’École a considéré qu’elle devait enrichir le vocabulaire des élèves. Nous devons désormais nous demander si tous ces mots leur sont réellement nécessaires.»
Monsieur Buskin estime donc nécessaire de poursuivre l’accompagnement de ce mouvement.
Il ne s’agit pas de corriger les jeunes, mais de veiller à ce que l’allègement naturel de la langue puisse s’effectuer dans de bonnes conditions pédagogiques.
La DdC souhaita néanmoins connaître les limites de cette politique.
« Monsieur Buskin, jusqu’où comptez-vous alléger la langue?»
Le ministre réfléchit.
« Nous ne le savons pas encore, Madame. Les élèves travaillent actuellement à cette question.»
La DdC prit acte.
Le prochain bilan devrait être présenté dès que les services du ministère seront parvenus à le comprendre.
Pralinons. Éducons. Bargebouillons.
La DdC — Crestignac
La situation n’a pas évolué. C’est la preuve que nous la maîtrisons.
